Le
traitement de l’information par le
cerveau s’appuie essentiellement sur
le codage des données par des
variations de la fréquence
d’activité des neurones. Une
"bonne" communication
implique donc une transmission fidèle
de ce "code" au niveau des
connections entre neurones, les
synapses. Classiquement, cette
jonction comprend un élément pré-synaptique,
d'où
provient l'information, et un élément
post-synaptique, qui reçoit cette
information. C’est
là que se joue la communication
neuronale. Une fois le neurone pré-synaptique
stimulé par un signal électrique
de fréquence précise, il libère des
messagers chimiques dans la synapse :
les neurotransmetteurs. Et la réponse
ne se fait pas attendre ! Ces
neurotransmetteurs se fixent au niveau
de récepteurs spécifiques, ce qui
provoque un changement de l’activité
électrique du neurone post-synaptique
et la naissance d’un nouveau signal.
La mobilité des récepteurs
contrôle la fidélité de la
transmission neuronale
Travaillant
à l'interface physique-biologie, les
équipes bordelaises de
Daniel
Choquet
,
directeur de recherche CNRS au laboratoire
"Physiologie cellulaire de la
synapse"(2) en
collaboration étroite avec celle de
Brahim
Lounis
du Centre
de physique moléculaire optique et
hertzienne(3) étudient
la transmission synaptique et, tout
particulièrement, le rôle de
certains récepteurs du glutamate, un
neurotransmetteur présent dans 80 %
des neurones du cerveau.
S'intéressant
à la dynamique de ces récepteurs,
les chercheurs viennent de révéler
qu'une simple modification de leur
mobilité a un impact considérable
sur la transmission synaptique à
haute fréquence, c'est-à-dire à des
fréquences entre 50 et 100 Hz (ce
sont celles qui interviennent lors des
processus de mémorisation,
d'apprentissage ou de stimulation
sensorielle). Plus précisément, ils
établissent que cette mobilité
permet le remplacement en quelques
millisecondes des récepteurs désensibilisés
par des récepteurs "naïfs"
au niveau de la synapse. Ce phénomène
réduit la dépression synaptique(4)
et permet aux neurones de
transmettre l’information à plus
haute fréquence. A l’inverse, si
les récepteurs sont immobilisés,
cette dépression augmente
notablement, ce qui empêche la
transmission de l’influx nerveux
dans les synapses au-delà d’une
dizaine de Hertz.
Allant
plus loin, les scientifiques ont démontré
que des séries prolongées de
stimulation haute fréquence, qui
induisent une augmentation du taux de
calcium dans les synapses, provoquent
l'immobilisation des
récepteurs. Ils ont aussi prouvé que
ces séries de stimulation diminuent
la capacité des neurones à
transmettre une activité à haute fréquence.
La mobilité des récepteurs est donc
corrélée à la fréquence de
transmission synaptique, et par conséquent,
à la fidélité de cette
transmission.
Une véritable avancée
pour la recherche
Dans
des conditions normales de
fonctionnement du cerveau, on peut
supposer que l'immobilisation des récepteurs,
suite à une série de stimulation
haute fréquence, est un mécanisme de
sécurité. Il permettrait d’éviter
que la série suivante ne surexcite le
neurone post-synaptique. Une
transmission fidèle de l'information
entre deux neurones est bien entendu
cruciale pour le bon fonctionnement du
cerveau. De prime importance, ces résultats
suggèrent que certains
dysfonctionnements de la transmission
neuronale sont dus à un défaut de
stabilisation des récepteurs. Or, la
stimulation électrique à haute fréquence
de certaines régions du cerveau est
utilisée pour traiter la maladie de
Parkinson ou des troubles
obsessionnels compulsifs (TOC). Son mécanisme
d’action, aujourd’hui mal connu,
pourrait faire intervenir la mobilité
des récepteurs. Ces travaux
permettent donc d'identifier de
nouvelles cibles thérapeutiques et
augurent d'éventuels médicaments
pour traiter les troubles
neurologiques et psychiatriques, résultant
bien souvent d'une mauvaise
communication entre neurones.

© Philippe
Legros et Daniel Choquet / CNRS (ces
visuels
sont disponibles auprès de la photothèque du CNRS,
phototheque@cnrs-bellevue.fr)
Reconstruction 3D de neurones superposée avec une
représentation schématique des récepteurs diffusant
à leur surface.

© Daniel
Choquet / CNRS
Schéma du modèle
d'une synapse résumant le principal résultat
mis en évidence. Quand un terminal pré-synaptique
(en bleu)
est stimulé par une série
de potentiels d'action, le
neurotransmetteur glutamate est libéré
dans la fente synaptique
(points
rouges). Il se lie à des récepteurs
du glutamate sur le
neurone
post-synaptique (jaune) et cela déclenche
des courants
ioniques (traces rouges),
qui excitent le neurone
post-synaptique.
Si les récepteurs du
glutamate sont mobiles (côté
gauche),
l'échange rapide des récepteurs
permet une transmission fidèle
de
l'information. Lorsque ces récepteurs
sont immobiles
(côté droit), la réponse
post-synaptique devient déprimée.

© Magali
Mondin et Daniel Choquet / CNRS
Image de
fluorescence d'un neurone marqué avec
trois
couleurs : un marqueur présynaptique
(bleu),
un post-synaptique (rouge) et
les récepteurs du glutamate
(vert).
La couleur blanche à l'extrémité
des épines
denderitiques indique
l'accumulation de récepteurs
Notes :
1) Ces équipes appartiennent aux
Leibniz Institute, Magdeburg et
Johns Hopkins University School of
Medicine, Baltimore
2) CNRS / Université Bordeaux 2.
3) CPMOH, CNRS / Université
Bordeaux 1.
4) Lorsqu'un neurone pré-synaptique
est stimulé à des intervalles
rapprochés (fréquences élevées
de l'ordre de 50-100 Hertz), la réponse
post-synaptique diminue en général
au cours du temps : c'est ce que
l'on appelle la dépression
synaptique. Plus la fréquence de
stimulation est élevée, plus cette
dépression augmente également.
Références :
Surface Mobility of Post-synaptic
AMPARs Tunes Synaptic Transmission.
Martin Heine, Laurent Groc, Renato
Frischknecht, Jean-Claude Béïque,
Brahim Lounis, Gavin Rumbaugh,
Richard L. Huganir, Laurent Cognet
and Daniel Choquet. Science. 11
avril 2008.
Contacts :
Chercheur
Daniel Choquet
T 05 57 57 40 90
dchoquet@u-bordeaux2.fr
Presse
Priscilla Dacher
T 01 44 96 46 06
priscilla.dacher@cnrs-dir.fr